Nous vivons le temps des orientations en sixième et en seconde pour l’année académique 2020-2021. Cette période a toujours été particulière pour les parents d’élèves qui ne savent jamais dans quel coin de la Côte d’Ivoire leur enfant de onze ou douze ans sera affecté. 

Sous le règne du père fondateur de la nation  ivoirienne, feu le président Houphouët-Boigny, la politique d’orientation était volontairement motivée et faisait la part belle à la cohésion sociale. 

En 1990, le petit Tapé Séri de l’EPP Madia (Ecole Primaire Publique), dans l’inspection primaire d’Issia, au centre-ouest de la Côte d’Ivoire, obtient son examen d’entrée en sixième. Le jeune homme de 11 ans se procure le journal de publication des affectations et découvre qu’il est orienté au lycée Paul Akoto Yao de Sakasou. Joie et panique. L’adolescent n’était jamais sorti de son Madia natal et ignorait la situation géographique de Sakassou sur la carte de la Côte d’Ivoire.

Son père, papa Tapé lui non plus ne savait comment se rendre à Sakassou. En remplissant les fiches d’orientation pour la sixième, le père avait fait le choix des établissements secondaires d’Issia et de Daloa. Mais contre toute attente, le ministère de l’éducation nationale avait décidé autrement. Le père se senti démuni, seul face au destin scolaire de son fils, le premier à accéder au collège. 

Cependant, il réalisa très rapidement qu’il n’était pas le seul dans cette situation. Des enfants du village étaient orientés dans le nord, à Séguéla et à Korhogo pendant que d’autres encore étaient envoyés dans l’ouest à Man. Dans les autres localités du pays, de nombreux parents vivaient la même angoisse. Les parents étaient désemparés certes, mais ce n’était un secret pour personne. Chaque année, les élèves admis étaient orientés dans les quatre coins de la Côte d’Ivoire, loin de leurs parents et de leurs traditions. Le papa Tapé comprit que l’heure n’était pas à la gronde ni à la lamentation mais plutôt à la recherche de solution. 

Papa Tapé se souvient alors que dans un campement de Madia, précisément à Konankankro, le chef Konankan était un baoulé de Sakassou. Il connaissait bien cet homme que sa famille avait accueilli depuis une trentaine d’année et qui vivait en bonne intelligence avec la communauté bété, ses tuteurs. Il alla le visiter dans son campement pour lui expliquer son problème du moment. 

Le planteur Konankan n’avait aucun parent direct dans la ville de Sakassou. Il était originaire d’un village situé à dix kilomètres sur la voie de Tiébissou. Néanmoins, il avait un grand ami dans la ville qui ne lui refuserait rien. Ce dernier était un  Anango, installé à Sakassou depuis des décennies. Il était le seul vulcanisateur de la ville. En rentrant dans la ville, on ne pouvait rater son atelier. Tout le monde l’appelait ”Anangopuneu” et il était connu de tous. Surtout tous les transporteurs de la région. Il habitait au bord de la voie principale et c’est sa cours qui lui servait d’atelier pour son travail de réparateur de pneus. Le planteur recommanda à papa Tapé de se rendre à Sakassou, de retrouver cet homme et de lui confier son enfant de sa part, sans aucune crainte. 

Deux jours avant la date officielle de la rentrée scolaire, le vieux Tapé se rendit à Sakassou avec pour seule information, le surnom et quelques indications pour retrouver l’homme qui allait accueillir ou non son fils de onze, qui quittait les siens pour la première fois de sa vie. 

Le voyage fut long et périlleux. Issia-Yamoussoukro ensuite Tiébissou et enfin Sakassou. Le tronçon Tiébissou-Sakassou fut le plus périlleux à cause de l’état de la route. Dix minutes sur cette voie ont suffi pour que  toutes les têtes prennent la poussière rougeâtre à la grande surprise du vieux Tapé et son fils qui découvrirent à l’occasion le village du planteur baoulé, le vieux Konankan de Madia. Au coucher du soleil, le transporteur de la vieille Peugeot 504 déposa les deux étrangers devant l’atelier du vulcanisateur. Le vieux bété n’eut aucune difficulté à trouver son bon samaritain. 

Au nom de l’amitié, ”Anangopuneu” hébergea le papa Tapé et son fils Séri pour la nuit. Le lendemain matin, il accepta d’accueillir sans aucune condition le petit Séri pour l’année scolaire. Sept ans après, Séri était rentré à l’université de Bouaké pour sortir cadre de notre administration. Au final il a trouvé une seconde famille qui est aussi importante à ses yeux que sa famille d’origine. Il a eu des frères et des sœurs de cœur avec lesquels ils pratique une fraternité toute sincère. 

Aujourd’hui, Séri se souvient de cette Côte d’Ivoire nostalgique d’Houphouët où la cohésion sociale était la valeur sociale la mieux partagée. Confortablement installé dans son salon feutré, en cette période d’orientation des élèves en sixième et en seconde, Séri se demande si dans le contexte actuel, son père l’aurait confié à un étranger, lui-même étranger dans une contrée lointaine. 

Depuis des semaines Séri médite la question. Il cogite sur ses deux seules certitudes : Il faisait mieux vivre dans la Côte d’Ivoire de cette époque. Aujourd’hui la méfiance a tout changé dans le pays. 

Enfin, le cadre s’interroge sur un éventuel retour de l’espoir dans notre cher et précieux pays la Côte d’Ivoire.  

Sous l’arbre, on informe. 

Que la reine Abla Pokou veille sur le Walèbo. 

Faustin Denoman denoman@walebo-news.com 

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